Les bureaux peuvent-ils changer le destin d’une entreprise ? Il y a 15 ans encore, on aurait souri à cette hypothèse. Plus maintenant. Le lieu de travail est devenu un sujet (réellement) stratégique entre les mains de la Direction Générale ; un enjeu vital – ou létal, selon le point de vue.

Que s’est-il passé au juste ? Quelque chose de simple et de puissant à la fois : pour la première fois de leur histoire, les entreprises sont confrontées à une génération qui choisit majoritairement son employeur en fonction de l’environnement de travail qu’il lui offre. Les moins de 25 ans sont 2 fois plus nombreux que leurs aînés à affirmer que les « bureaux ont été importants au moment de choisir leur poste » (59 % vs 34 % pour les 35-49 ans et 29 % pour les + de 50 ans).

 

En 5 éditions de notre baromètre Paris Workplace SFL-Ifop (www.parisworkplace.fr), nous avons interrogé plus de 10 000 salariés, pour un constat sans nuance : la génération qui arrive n’a tout simplement plus le même rapport à l’espace

Nous assistons à une révolution comportementale, caractérisée par un désir puissant de mobilité

La mobilité intra-day d’abord, qui fractionne la journée de travail : les jeunes salariés sont moitié plus nombreux que leurs aînés à sortir du bureau pour faire une course, se rendre à un rendez-vous personnel et même un aller-retour à leur domicile. Ou à travailler une partie de la journée à l’extérieur du bureau, que ce soit chez eux ou dans un tiers-lieu (41 % le font au moins une fois par semaine vs 30 % des plus de 35 ans).

 

La mobilité sur le lieu de travail, ensuite. Les jeunes salariés délaissent leur poste de travail personnel dès lors que l’entreprise met à leur disposition des nouveaux espaces adaptés et équipés en wifi : salles de convivialité, bulles de silence, voire espaces extérieurs.

La mobilité autour du lieu de travail enfin. Ils « consomment » leur quartier de travail, dans lequel ils se promènent plus souvent à pied que leurs aînés (54 % le font régulièrement vs 42 % des plus de 35 ans) et dans lequel ils s’attardent après le travail – phénomène grandissant – pour prendre des verres avec leurs collègues.

Conséquence : les jeunes plébiscitent les quartiers centraux de Paris, qui sont à la fois les mieux desservis en transports et les plus riches en services (Étoile-Opéra en tête chez les 25-34 ans, le Sentier-Marais-République chez les – de 25 ans).

Doit-on se réjouir ou se désoler de cette « bougeotte » ?

En réalité, la génération qui vient pressent intuitivement quelque chose qui est désormais démontré statistiquement : plus on bouge, plus on est heureux et efficace au travail

 

C’est un autre enseignement majeur du baromètre Paris Workplace 2018 – les salariés les plus mobiles ont ainsi une note de bien-être au travail supérieure aux autres : 7,1/10 contre 6,5/10 pour la moyenne générale des salariés, écart considérable d’un point de vue statistique. Ils sont beaucoup plus nombreux à considérer que leurs collègues « sont aussi des amis » (50 % vs 36 %). Les « super-mobiles » sont même deux fois plus nombreux à juger que « de manière générale, on peut faire confiance à une personne qu’on rencontre pour la première fois » (71 % vs 33 % !). Enfin, et peut-être surtout, ils jugent ultra-majoritairement que leur cadre de travail a un impact positif sur la performance de leur entreprise (84 % vs 56 %).

On y vient donc : la (très) bonne nouvelle, pour les dirigeants qui nous lisent, c’est qu’en matière de mobilité les intérêts des salariés rejoignent ceux des entreprises. Et si les entreprises engagées dans la fameuse guerre des talents ne devaient se poser qu’une question, ce serait la suivante : comment faire en sorte que mes salariés ne restent pas (tout le temps) derrière leur bureau ?

Les sociétés de la Tech ont bien compris l’intérêt de la mobilité

À Paris, elles sont installées majoritairement à Saint-Lazare et dans le Sentier. Elles offrent à leurs salariés une expérience de quartier très au-dessus de la moyenne et des trajets domicile-travail beaucoup plus courts : moins de 38 minutes, soit 76 minutes par jour contre 94 minutes pour la moyenne des salariés franciliens. Elles en sont récompensées, puisqu’en moyenne, deux tiers du temps gagné dans les transports est réinvesti sur le lieu de travail. 

Et la mobilité se poursuit dans les bureaux : les salariés de la Tech sont deux fois plus nombreux que la moyenne à travailler à « au moins deux endroits, sur leur lieu de travail, au cours d’une journée type ». Résultats : les interactions entre collègues augmentent, le travail en équipe devient la norme, la culture d’entreprise se cimente.

En guise de conclusion, la mobilité n’est donc pas vaine, elle n’est pas synonyme de « bougisme » informe. Elle participe à construire l’entreprise comme corps social tout en favorisant l’épanouissement des personnes ; elle a le pouvoir de transformer positivement les esprits et les attitudes… et, on y revient, à assurer la pérennité des entreprises qui auront suffisamment intégré ces phénomènes pour faire bouger leurs salariés, avant qu’ils ne bougent… ailleurs.

Dimitri Boulte