Le 29 mars dernier, Cédric Villani, le médaillé Fields de 2010, a remis au gouvernement son rapport final sur l’intelligence artificielle, ce sujet encore méconnu et dont les développements font naître les plus grands espoirs et les plus fortes craintes.

Les responsables du monde entier réunis au dernier CES de Las Vegas en janvier dernier n’avaient d’yeux que pour elle. Ne juraient que par elle. « Elle », c’est l’intelligence artificielle (IA).

Depuis quelques mois, il faut bien reconnaître que l’IA est l’objet de tous les fantasmes. Qu’ils soient signe d’espérance ou, au contraire, illustration d’une profonde angoisse à son endroit.

Surtout depuis ce 13 novembre 2017, date à laquelle un court-métrage de huit minutes intitulé « Slaughterbots » (en francais, « Les robots massacreurs ») a été projeté à Genève pour sensibiliser l’opinion publique aux dangers de drones miniatures, dotés de la capacité à identifier leur cible (humaine) puis à la tuer, en venant perforer son crâne d’une balle aussi intelligente que fatale.

Les scénariste d’Hollywood s’en donnent même à cœur joie pour démontrer les effets dévastateurs de cette « super-intelligence » qui, entre les mains de puissances diaboliques, pourrait bien détruire l’humanité tout entière. De Terminator de James Cameron (1984) à Ex Machina d’Alex Garland (2015), en passant par A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg (2001), le cinéma prend le relais des scientifiques et ingénieurs tels que le regretté Stephen Hawking, disparu la semaine dernière, ou le milliardaire version high tech Elon Musk, pour exprimer les doutes et risques que l’intelligence artificielle ferait courir à notre espèce.

Alors, entre d’un côté ceux qui nous prédisent le pire cauchemar et, de l’autre, les marchands de rêve qui voient en l’IA un moyen sans précédent de soigner les maux de la planète – à commencer par les pathologies les plus réfractaires aux thérapies classiques (maladie d’Alzheimer, autisme…) – à qui se fier pour se faire une idée objective ?

A chaque révolution technologique, son lot de frayeurs et d’inquiétudes plus ou moins rationnelles. Rien là de si anormal. Nos aïeuls ont encore en mémoire que lorsque les premières automobiles sont apparues de l’autre côté de l’Atlantique, certains Etats avaient été jusqu’à édicter des règles imposant qu’une personne coure devant avec un drapeau rouge pour prévenir les piétons…

Pour dépasser nos peurs et garder la bonne distance aussi à l’égard des tout aussi vaines promesses d’immortalité que fait naître l’IA, il est indispensable d’objectiver le sujet. En attendant que le mathématicien et député LREM de l’Essonne, Cédric Villani, ne livre ses propres conclusions dans quelques jours, fondées sur l’audition de plus de 350 personnes.

Le premier constat est sans appel : de la victoire de Deep Blue d’IBM sur le champion du monde d’Echecs de l’époque Garry Kasparov il y a dix ans à celle encore plus probante du logiciel d’intelligence artificielle AlphaGo (de Google DeepMind) sur le champion coréen du jeu de go Lee Sedol le 9 mars 2016 à Séoul, les progrès accomplis par l’IA ainsi que l’ampleur de ses applications potentielles, frappent l’esprit.

A l’évidence, l’intelligence artificielle qui va changer en profondeur la manière dont nous vivons, commence déjà à affecter la vie même des entreprises.

Les dirigeants le pressentent bien. Une nette majorité de cadres interrogés par Accenture (72% précisément) confère déjà à l’IA un rôle majeur dans « la capacité des entreprises à se différencier ».

Il n’est même pas besoin de se projeter bien loin ou même d’attendre un éventuel doublement de la croissance d’ici 2030, qui résulterait de la libération d’un certain nombre de tâches répétitives et automatisables qui incombaient jusqu’à présent aux salariés, pour constater les premiers effets tangibles de l’IA.

Celle-ci est déjà présente un peu partout, et sa diffusion devrait encore s’accélérer dans les toutes prochaines années de manière visible, que ce soit dans l’automobile (voiture autonome), la santé, l’éducation, ou bien encore les travaux publics (exosquelette de chantier), etc.

Sur le plan médical, l’IA promet d’être un outil d’aide à la décision inégalable, avec à la clé une amélioration de la prise en charge des patients. En radiologie par exemple, grâce au « machine Learning assisté », l’algorithme sera demain capable de reconnaître et d’interpréter les clichés, mais aussi d’apprendre tout seul des « cas » (cliniques), en comparant une image à des millions d’autres déjà entrées dans sa base, et poser ainsi un pré-diagnostic.

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans l’entreprise représente un bouleversement à ce point considérable qu’on peut s’interroger sur l’aptitude de nos sociétés, et plus particulièrement des plus petites, à relever le défi.

L’IA expose d’ailleurs notre économie à un vrai risque de creusement de la fracture entre les entreprises qui ont déjà tiré parti des nouvelles technologies et les autres. Le Secrétaire d’Etat chargé du numérique, Mounir Mahjoubi, le reconnait d’ailleurs sans embages : « les entreprises qui étaient déjà en retard sur la numérisation le sont aussi sur la mise en place d’outils d’intelligence artificielle », déclarait un brin embarrassé l’ancien président du Conseil National du Numérique il y a quelques jours.

Une préoccupation légitime, quand on songe que la France n’occupe actuellement que le 16ème rang européen pour la numérisation des TPE et PME !

Or, pour avancer sans crainte sur le chemin escarpé de l’économie de la connaissance et des données, notre pays doit être en mesure d’offrir à ses dirigeants d’entreprises de véritables garanties qu’ils pourront effectivement engager leur transformation dans de bonnes conditions.

On en est très loin aujourd’hui. Car plusieurs questions très complexes, parce que mêlant des considérations à la fois politiques, éthiques et économiques, sont tout sauf résolues. Ce qui explique notre grande impatience à lire les réponses qui seront proposées par Cédric Villani dans quelques jours.

Nous pointons ici trois d’entre elles qui nous semblent à la fois majeures et très lourdes de sens pour notre société et les entreprises : la régulation, la stratégie industrielle et l’éducation.

La régulation

La question de l’encadrement de l’IA est évidemment centrale. On en prend toute la mesure quand on scrute la compétition qui règne déjà pour contrôler cette nouvelle source de puissance géopolitique. Le maître du Kremlin, Vladimir Poutine, a prévenu ses homologues américain, chinois et européen il y a peu : « celui qui sera leader en intelligence artificielle sera le maître du monde ».

Mais si chacun s’accorde sur la nécessité de prévoir des réglementations sur l’utilisation et le contrôle des robots autonomes et apprenants, on peut se demander lequel des Etats sera prêt à sacrifier une partie au moins de son pouvoir pour garantir la sécurité des autres…

L’hypothèse d’une agence internationale spécialisée (équivalente de l’agence internationale de l’énergie atomique créée en 1957 pour limiter la prolifération nucléaire) est ainsi faiblement probable à court terme, même si elle doit être poussée par la France et l’Union Européenne.

Sa réalisation ne règlerait d’ailleurs pas tout. Car le pouvoir en matière de données n’est pas détenu par les Etats. Il est aujourd’hui accaparé par les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple), à la fois tentés aujourd’hui d’alerter sur les dangers de l’intelligence artificielle et d’apparaître aussi comme des entreprises bienveillantes voire vertueuses, et en même temps inquiets de voir émerger une force concurrentielle rivale – les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) – à l’heure des nouvelles ambitions du nouveau dirigeant chinois à vie, Xi Jinping.

Il est évidemment toujours possible de renoncer pour l’instant à de nobles ambitions éthiques, au motif de l’absence de perspectives immédiates de gouvernance mondiale sur ce sujet, pour reporter l’impératif de régulation vers la seule sphère économique. C’est une orientation qui est d’ailleurs à craindre du futur rapport Villani, au vu de cette surprenante déclaration au journal Les Echos, le 11 décembre dernier : « […] il n’y a pas d’urgence à réguler. A mon sens, il y a cependant un point où la régulation peut être urgente, c’est la défense des intérêts économiques de l’Europe face à une situation d’oligopole sur les produits et les solutions liés à l’IA ».

Attention à ne pas laisser grandir des monstres et à rendre possible l’avènement de Big Brother, sous prétexte qu’il n’y a pas de consensus sur la scène mondiale pour encadrer les pratiques de l’IA…

La stratégie industrielle

Personne ne conteste d’ailleurs l’autre urgence qu’il y a, sur le terrain strictement économique, à reprendre la main technologique sur le continent européen.

Certains pensent d’ailleurs, à l’instar de l’essayiste Laurent Alexandre, qu’il est déjà trop tard et que « l’Europe a complètement perdu la bataille de l’IA, mais aussi des plates-formes et des systèmes d’exploitation de téléphonie mobile, qui sont un seul et même ensemble ».

Pas si sûr que la bataille soit perdue, mais elle est mal engagée, c’est sûr. Car pour construire une véritable stratégie industrielle de l’intelligence artificielle au niveau communautaire, les « 27 » ne disposent pour l’heure d’aucune des briques utiles à son édification : des processeurs spécialisés, des données et des plates-formes pour récolter des données, et des systèmes d’exploitation.

Ce dont nous avons besoin de toute urgence pour nous relever et rattraper notre retard, c’est donc d’agir pour corriger cette triple défaillance. Disposer d’un acteur européen, qui proposerait une plateforme permettant aux entreprises du continent d’utiliser l’IA, serait une première étape décisive.

Charles-Edouard Bouée, à la fois CEO de Roland Berger et auteur remarqué de La chute de l’empire humain. Mémoires d’un robot (Grasset, 2017) plaide dans ce sens, en revendiquant la création d’un « Open AI » européen, pour fédérer tous les acteurs européens (entreprises, laboratoires de recherche, institutions). Une solution qui stimulerait aussi l’innovation européenne en matière d’IA si elle est couplée avec la définition d’une norme commune (« norme AI »), en partenariat avec les opérateurs télécoms.

Pour faire décoller l’industrie européenne de l’intelligence artificielle, on devra aussi mobiliser de nouveaux moyens de financement. Quelques trop rares acteurs du capital-investissement (à l’instar de Blackstone ou, plus récemment, d’Ardian) se sont pour le moment saisis de l’enjeu.

Il y a fort à parier que dans ses conclusions à venir, Cédric Villani, fera aussi référence à l’expérience pilote du Canada, qui a déjà investi plusieurs centaines de millions de dollars pour créer un écosystème autour de l’IA.

Si sur le plan industriel, l’initiative devra venir de l’Europe, cela n’exonérera pas la France de sa propre responsabilité à l’égard de ses entreprises. Il faut aider les PME à repenser le travail de leurs salariés autour de l’intelligence artificielle, tout particulièrement en favorisant la structuration d’une offre d’accompagnement à la conduite du changement, sans doute avec l’appui de BPI France.

L’éducation et la formation

Avec l’IA, le travail des équipes change de nature. Et les spécialistes s’accordent pour dire qu’à côté des compétences cognitives, les compétences sociales et « situationnelles » vont devenir cruciales.

Si l’homme est demain libéré d’un certain nombre de tâches répétitives et automatisables, en contrepartie on n’attendra de lui plus d’agilité et une capacité à interpréter et décider sur la base des donnée recueillies et déjà analysées par les machines « intelligentes ».

Le défi de la connaissance est donc considérable. En imagerie médicale, les algorithmes vont aider les praticiens à gérer un volume d’examens déjà considérable (80 millions aujourd’hui en France) mais aussi les amener à devenir de véritables « gestionnaires de données ». Une révolution technologique qui va nécessiter, pour s’y adapter, de nombreuses heures de formation chaque année…

Plus de la moitié des emplois va être profondément transformée d’ici dix ans, avec de nouvelles relations entre l’homme et la machine à imaginer et à construire.

Pour éviter que l’intelligence artificielle ne creuse encore davantage le fossé entre ceux qui ont une aptitude forte à apprendre et les autres, il sera nécessaire de revoir en profondeur l’école et les méthodes pédagogiques qu’elle mobilise.

Pas étonnant, dans ces conditions, qu’une majorité de la population française (64% selon un sondage récent de l’Ifop) se déclare inquiète des développements de l’intelligence artificielle, car peu d’entre nous est vraiment en capacité d’en visualiser précisément les contours à l’heure présente…

L’une des attentes fortes qu’on peut avoir à l’égard du rapport de Cédric Villani dans quelques jours, c’est d’expliquer comment l’éducation et l’enseignement devront être entièrement repensés pour s’approprier les transformations induites par l’intelligence artificielle.

Tout le monde est concerné par cette révolution de la connaissance à venir qu’est l’IA. Car elle touchera non seulement les jeunes (étudiants ou sans diplôme), mais aussi les adultes (qualifiés ou moins qualifiés), dont les professions vont radicalement changer.

(Article extrait de Linkedin, signé François Perret et paru chez Forbes.fr le 21 mars 2018)